* Langues normatives.

Posted on février 4th, 2009 by Elise. Filed under Non classé.


J’entends dire, ici ou là (mais surtout là), qu’on pourrait croire à l’émergence d’un créole en Afrique, ou plutôt de créoles, dont la dignité de langues nouvelles mettrait fin à la nécessité d’imposer un français normatif. Quant à l’usage du français comme langue officielle si mal maîtrisée par tous, je ne peux que le déplorer, mais constater qu’en l’état actuelle, les solutions alternatives ne sont pas légion. Mais pour ce qui est de la réalité linguistique, alors, précisons.

D’abord, le créole, c’est un mélange. Ici, ce qui s’apparente au mélange, c’est l’éwé truffé de mots de français pour désigner toutes les notions modernes (administratives, technologiques, ou simplement des noms de métiers comme « professeur », « inspecteur », ainsi que les chiffres, jours de la semaine, et tout ce qui nécessiterait une bonne acquisition de la langue pour être connu). Cela donne pour l’oreille francophone un flot assez étrange, à la surface duquel flottent parfois assez de fragments pour reconnaître l’objet entier. Il est tout de même rare que les proportions soient celles d’un mélange à proprement parler, mais cela arrive. De plus, l’éwé est mal parlé du dire de toute les spersonnes de confiances compétentes en la matière : à force de n’être pas respectées, les règles se perdent, et la langue est de moins en moins riche en possibilités d’expression fine. C’est un peu le lot des langues non-normatives… De plus, comme elle a cessé il y a longtemps d’être une langue d’enseignement (même traditionnel) ou de réflexion, sa puissance d’expression a tendance à s’affaisser de génération en génération. On peut encore dire « va me chercher le sel », mais un discours sur la nature et sa beauté n’est plus à la porté de la majorité, et l’éwé utilisé par le prédicateur à l’église demande une grande concentration à la plupart des auditeurs. Ce processus de dérégularisation et d’enrichissement par une autre langue correspond à la formation d’un créole si l’on veut. Le créole, c’est le fruit d’une belle transition, correspondant souvent à des fusions identitaires. En l’occurence, je trouve tout de même la situation un peu triste en ce qu’elle témoigne d’un reniement, d’un mépris envers les langues vernaculaires, qui ne semble pas encore près de cesser.

En revanche, le français n’est que très rarement mâtiné d’éwé. On en use dans des situations officielles, administratives, ou parce qu’on se trouve entre gens instruits : les enseignants parlent parfois, presque la moitié du temps en français entre eux. Dans ces cas-là, ils évitent d’y mêler l’éwé. Le problème est bien plutôt que dans l’ensemble, les gens parlent mal le français. Je ne veux pas dire qu’ils utilisent des régionalismes savoureux (« C’est beaucoup, ça ! », « Il faut espérer un peu et puis on évolue. », « à tantôt ! ») ; je veux dire qu’ils ne trouvent pas leurs mots, réfléchissent et hésitent beaucoup avant de s’exprimer, et se font difficilement comprendre, voire ne comprennent pas ce qu’on leur dit. Il ne s’agit pas d’un phénomène de rencontre entre les occidentaux et les africains : entre eux, quand ils parlent français, ils ont du mal à se comprendre, et cela suscite des malentendus. Parfois même, on se rend compte que c’est l’ensemble de la conscience linguistique qui est faible, qu’ils n’ont pas la notion des nuances, des différences entre certains mots, et surtout entre les notions qu’ils recouvrent. J’ai cessé il y a quelques temps de m’étonner des immenses malentendus et des grosses difficultés de communication que nous constatons dans toutes nos entreprises : nous sommes plongés dans un monde où la plupart des gens sont dépourvus de finesse linguistique, et cela leur pose évidemment de graves problèmes.

Cela dit, en attendant de tomber nez à nez avec une solution miraculeuse à la question des langues multiples, je vois assez bien comment on pourrait améliorer l’enseignement du français, non pas pour le bien être des désinences aux participes passés, mais pour l’usage efficace et humain d’une langue… du reste, là, peut-être, une forme d’évolution régionale de la langue aurait un sens : dans un utopique créole des semi-francophones en Afrique, on ferait un sort à toutes ces lettres que l’accent d’ici rend muettes ou homonymes, et on se dégagerait ainsi d’un des plus énormes problèmes d’orthographe du lieu : la confusion entre r, l ou rien. Eh oui. Les « mursurmin » (sic), ça vous dit quelque chose ? Ce sont ceux qui pratiquent le « Lamardan »(re-sic). Moi aussi, ça m’a amusée, dans les dix premières dictées où j’ai trouvé des fautes de ce genre…

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2 Responses to “Langues normatives.”

  1. murmi Says:

    J’avoue aue le « Lamardan » des « Mursurmin » ne me choque pas plus que ça: après tout, quand on voit comment les mots étrangers sont adaptés à l’orthographe tchèque pas exemple… Si, au Togo, « lamardan » (ou schtroumpf) correspond mieux à la réalité phonétique, pourquoi pas?
    Mais je rentre d’un cours d’alphabétisation où il a fallu expliquer que « d’où? » ne veut pas dire « comment? », et que « comment? » ne veut pas dire « pourquoi? »… et je crois que j’ai bien touché du doigt ce que tu veux dire par « immenses malentendus » et « grosses difficultés de communication ».

    A la revoyure!

  2. Elise Says:

    Oh, je crois que c’est plutôt le système de graphie française qui ne correspond pas à la prononciation d’ici.

    Si l’on voulait une vraie adaptation, il faudrait supprimer les « r » et n’écrire les « l » que là où ils les prononcent – ça éviterait à tout le monde de les disperser au hasard au milieu des mots en se disant que peut-être il y en a, puisque ce sont des lettres souvent muettes et relativement aléatoires…

    Plus sérieusement, l’idée d’une correspondance à l’accent local est encore un peu plus problématique : ils pratiquent un français dans lequel les contrastes et oppositions constitutives de la langue et importantes pour le sens sont modifiées. Ca rend décidément l’usage plus difficile et moins pratique – comme si la langue leur faisait des grimaces en insistant sur le fait qu’elle a été modelée par et pour d’autres accents.

    De fait, c’est un peu le problème du français d’Afrique par rapport à celui du Québec : il n’a pas juste évolué d’une certaine manière qui fonctionnerait aussi bien qu’une autre ; c’est plutôt le placage d’un système phonologique sur un autre, ce qui défigure un peu chacun des deux, mais en tout cas ne donne pas encore quelque chose de cohérent. Peut-être qu’avec le temps et les évolutions, ce genre de choses se raccommode et finit par donner une langue différente mais efficace ?

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